Mayeur veut produire un remake des Demoiselles de Rochefort !

Les ainés se souviendront — non sans nostalgie — du beau film de Jacques Demy Les Demoiselles de Rochefort (1967) avec Catherine Deneuve et Françoise Dorléac.

Bonheur
Les Demoiselles de Rochefort « vaporisait » littéralement du bonheur… on reconnaît Danielle Darrieux en robe jaune, avec Michel Piccoli, et en blanc Françoise Dorléac au bras de Gene Kelly

Ce film aspire à insuffler plus que la simple joie de vivre : une sorte de « bonheur1« , et la ville de Rochefort y tient un rôle prépondérant.

En effet, tel un personnage à part entière, la ville de Rochefort est maquillée, apprêtée, transfigurée.

Ses rues grises s’animent de couleurs vives et éclatantes par la magie et le talent du chef décorateur Bernard Evein : 40.000 m2 de façades sont repeints en blanc, un millier de volets et presque autant de portes sont colorés en jaune canari, bleu ciel, rose fraise écrasée.

Le revêtement en macadam est lissé pour faciliter les entrechats des danseurs.

La place Colbert aujourd'hui
La place Colbert aujourd’hui ; dans la version bruxelloise du film, produite par Yvan Mayeur, on utilisera la place de Brouckère, enfin débarrassée de ses vilaines automobiles

Le premier tour de manivelle est donné, place Colbert, début mai 1966, avec les danseurs de la troupe du chorégraphe Norman Maen ; le tournage dure trois mois et demi.

 Gene Kelly
Gene Kelly dansant dans une rue de Rochefort, repeinte pour la circonstance ; on notera que, comme dans l’eutopie raciste de Yvan Mayeur, trois danseuses sur quatre sont blondes (à l’époque, c’était mieux accepté…)

À la mi-juillet, par une chaleur étouffante, les Rochefortais sont conviés à jouer les figurants pour la grande kermesse.

Tenues claires et gaies de rigueur : minijupes pour les filles, chemises rayées ou à carreaux pour les garçons. Ils sont 800 le matin, 1.200 l’après-midi, à se lancer des confettis et des serpentins. Tandis que, sur le podium, les sœurs jumelles, la blonde et la rousse, en robe rouge pailletée, entonnent leur refrain : «…  Aimer la vie, aimer les fleurs, aimer les rires et les pleurs… »

C’était la fête, et sans doute bien plus que cela. Jean-Louis Frot, qui a été maire de la ville de 1977 à 2001, en est convaincu : « Le tournage fut un événement majeur pour Rochefort, ville en déclin depuis la fermeture de son arsenal (1927), puis meurtrie par la Seconde Guerre mondiale. Vingt ans plus tard, la reconquête de son patrimoine a comme point de départ Les Demoiselles de Rochefort. Jacques Demy a su mettre la cité en valeur, il l’a embellie, réveillée. Les Rochefortais y ont vu l’espoir d’une évolution positive. »

Depuis, les amoureux du film se promènent sur les traces de leurs personnages préférés : les sœurs jumelles, Solange et Delphine, Maxence le marin, l’Américain Andy… la ville de Rochefort elle-même est devenue une attraction touristique !

La version idyllique...
Cinquante ans plus tard : l’eutopie passablement raciste de Yvan Mayeur : les phénotypes maghrébins ont été évacués au profit de beaux enfants blonds, les kebabs sont devenus des épiceries ou des librairies de quartier comme on en connaissait au début des années 60, et une végétation luxuriante envahit les façades (au point que l’on se demande comment les habitants parviennent à ouvrir leurs fenêtres…). On notera également l’extraordinaire inversion des proportions respectives des hommes d’une part, des femmes et des enfants de l’autre : on se croirait dans la cour d’une école maternelle là où en réalité existe un monde très machiste !
Danse devant la Bourse
Danse — ou plus exactement Tai Chi — devant la Bourse, mais sans Gene Kelly : les façades n’ont certes pas été repeintes, mais des pentagones aux tons pastel ornent déjà l’asphalte (Mayeur travaille avec des budgets plus serrés que Mag Bodard, productrice des Demoiselles)

Yvan Mayeur — qui avait sept ans lors de la sortie du film — a dû beaucoup l’apprécier, puisqu’il a décidé d’en produire un remake à grande échelle, à Bruxelles.

Ainsi Mayeur a-t-il « posté » sur sa page Facebook personnelle une vidéo montrant2 la transfiguration du centre-ville de Bruxelles en un véritable jardin d’Eden.

On s'étonnera que Yvan Mayeur se soit pas allé au bout de son outrance
On s’étonnera que Yvan Mayeur ne soit pas allé jusqu’au bout de son outrance en promettant carrément le paradis aux Bruxellois !

Evidemment, cette vidéo est une imposture : on pourrait tout aussi bien prendre un tronçon de l’autoroute E411 et — grâce à des procédés infographiques — y générer artificiellement une évolution aussi bucolique que passéiste.

Une perspective d'une indicible laideur
La triste réalité : une perspective d’une indicible laideur ; comme le piétonnier est devenu inaccessible le 29 juin 2015, plus aucun automobiliste sensé n’ose s’aventurer dans le centre-ville de Bruxelles, ce qui entraîne la mort des commerces et le départ des habitants ; en outre, les immondices ne sont plus collectées et les SDF prolifèrent… quant aux touristes, n’en parlons même plus !
En outre, Yvan Mayeur serait un gros menteur...
En outre, Yvan Mayeur est un gros menteur éhonté : le 21 mars 2016, il prétend devant le Conseil communal de Bruxelles avoir l’aval des associations de commerçants, alors que ceux-ci lui collent procès après procès !

Car ce que Yvan Mayeur a perdu de vue, c’est bien entendu le facteur humain : entre l’eutopie socialiste et la réalité, il y a l’homme et sa psychologie !

  1. Cet exercice était plus aisé avant mai 68…
  2. Après quinze secondes de publicité.