Où vont les commerçants de Bruxelles-Ville ?

Le 2 mai 2016, nous publiions un article intitulé Où va Yvan Mayeur ?

Il est à présent temps de nous demander où vont ses adversaires, les commerçants1 de Bruxelles-Ville.

Nous n’entrerons pas, dans le présent article, dans des considérations relatives aux protagonistes de cette affaire, à l’exception d’un personnage central dont le rôle officiel est sans doute sous-estimé, le président de l’association des commerçants du centre-ville de Bruxelles, M. Alain Berlinblau.

Pour poser clairement le problème, il s’agit ni plus ni moins de renverser une décision2 déjà prise légalement par un pouvoir local démocratiquement élu (le Conseil communal de la Ville de Bruxelles) et validée par la Région de Bruxelles-Capitale autant que par le gouvernement fédéral, via Beliris.

Les commerçants — qui sont quelques centaines — s’attaquent donc à un fameux morceau… d’autant que la Ville de Bruxelles est propriétaire via sa Régie Foncière de bon nombre3 d’immeubles à destination commerciale.

Nous avons déjà relevé dans notre article intitulé Les entreprises quittent l’enfer de Bruxelles que les commerçants sont, à peu de chose près, les seuls acteurs du drame du « piétonnier géant » de Yvan Mayeur à être de facto obligés de rester sur place4.

En effet, un commerce de détail risque beaucoup à quitter sa zone de chalandise originelle.

L'hôtel Métropole, photographié à un moment où la place de Brouckère portait encore ses arbres, fut le premier à attaquer en justice la Ville de Bruxelles
L’hôtel Métropole, ici photographié à un moment où la place de Brouckère portait encore ses arbres, fut le premier à attaquer en justice la Ville de Bruxelles ; il suffit d’ailleurs de regarder la photo pour comprendre les motifs de son action : Yvan Mayeur avait interdit sa desserte par les automobiles, y compris par les taxis !

Les commerçants avaient essentiellement à leur portée l’action judiciaire (qu’ils semblent avoir exercée) et l’action politique directe ou indirecte.

Concernant l’action politique, les médias ont souligné que les commerçants étaient pratiquement les seuls travailleurs à ne bénéficier d’aucun relais politique sérieux de type syndical, capable de mobiliser et d’agir à un plus haut niveau politique.

Non seulement ils ne bénéficient pas de ce relais politique, mais ils ne sont pas eux-mêmes organisés autrement qu’en « associations » locales de commerçants de tel ou tel quartier.

En outre, ces commerçants et ces associations — qui sont pourtant des gens aguerris — ne possèdent pas l’expérience des conflits à caractère politique… tout simplement parce qu’ils ont connu une (trop) longue période de paix.

La bataille de la Marolle
La « bataille de la Marolle » : conduite et gagnée par un prêtre-ingénieur visionnaire — ou plus exactement en avance sur son époque (1969)

A ce stade, un intéressant parallèle mérite d’être établi avec l’action de Jacques Van der Biest, curé des Marolles, lequel avait en 1969 pris la tête d’un mouvement populaire local opposé à l’extension du palais de Justice.

Et le charismatique prêtre5 remporta la « bataille de la Marolle »…

C’était une époque où le pouvoir exécutif était encore largement concentré entre les mains du gouvernement national et où les personnages médiatiques perçaient facilement en raison d’une concurrence moindre.

Mais il faut retenir que le rôle de Jacques Van der Biest, seul intellectuel au sein d’une communauté d’ouvriers, totalement dénué d’agressivité et même d’amertume, fut déterminant : sans son vicaire, la Marolle aurait sans doute été rasée !

Alain Berlinblau
Alain Berlinblau : sans doute trop distingué pour contrer frontalement l’animal politique madré et dépourvu de scrupules qu’est Yvan Mayeur

Aujourd’hui, les commerçants ne comptent dans leurs rangs aucun personnage charismatique, aucune « figure emblématique » susceptible d’entraîner, de galvaniser les enthousiasmes : M. Alain Berlinblau est certes un homme distingué et un habile discoureur, mais cela n’en fait pas une moderne Jeanne d’Arc, ni même un second Van der Biest6.

Le groupe Contre le piétonnier de Bruxelles tient quant à lui plus du café du Commerce — pour mécontents — que d’un creuset où se forgent les grandes résolutions : c’est donc, on l’aura compris, surtout un exutoire.

En effet, ce groupe « absorbe » les énergies des commerçants plus qu’il ne les catalyse, car ses membres actifs — une petite cinquantaine de personnes — se perdent en invectives, insultes et autres imprécations dépourvues de la moindre utilité si ce n’est de procurer à grands renforts de likes la fallacieuse impression d’être « protégé » par une communauté.

C’est précisément que réside le danger de tels groupes, quelle que puisse être la bonne foi de leurs animateurs : cette communauté est largement fictive — on dira ajourd’hui : virtuelle — et plusieurs de ses membres ne s’y sont pas trompés lorsqu’il a été question d’organiser une manifestation dans la rue.

Le groupe de commerçants de Michel WAJS a mis sa tête à prix !
Les autocollants « stop à Yvan Mayeur » mis au point par le groupe Contre le piétonnier de Bruxelles : petit moyen ou moyen petit ? L’heure de gloire de ces autocollants sonna juste après l’incident du Cécila… peut-être un jour deviendront-ils des objets de collection fort recherchés

Les seules actions concrètes7 nées de ce groupe — à savoir la conception puis la pose d’autocollants « stop à Yvan Mayeur » — relèvent de la guérilla politique plus que du combat politique, car elles sont conduites avec de petits moyens, lesquels ne sont en outre guère licites.

Lorsqu’on songe que les « gros » travaux du piétonnier ne débuteront qu’à la rentrée de septembre 2016 — s’ils doivent débuter —, on mesure le chemin de Croix que les commerçants devront encore gravir, et on se demande combien d’entre eux parviendront au sommet !

Il faut aussi voir quels seront les vautours qui viendront éventuellement se repaître du malheur des commerçants actuels : nous voulons parler des « grands groupes » ou « grandes enseignes » qui profiteraient de la baisse temporaire des prix de l’immobilier au centre-ville de Bruxelles pour acheter.

Le casino VIAGE
Le prestigieux « Grand Casino Brussels at Viage », locataire de la Régie Foncière de la Ville de Bruxelles, peut certainement être classé dans la catégorie des « grandes enseignes », d’autant plus qu’il offre un produit très spécialisé : cela ne l’a pourtant pas empêché de subir de plein fouet le « syndrome du piétonnier » (saleté, criminalité, paupérisation, inaccessibilité, etc)

Car, à moins de raisonner à très long terme (plus de dix ans…), l’un des risques que court le centre-ville de Bruxelles est tout simplement d’être à la fois discrédité sur le plan commercial et délaissé sur le plan de la circulation automobile, et ce quelles que soient les enseignes présentes, « petites » ou « grandes ».

Le seul réconfort que l’on puisse éprouver, au stade actuel de ce projet de piétonnier, est que l’étendue de celui-ci pourrait se voir considérablement rabotée, et que certaines rues ont déjà été rendues à la circulation, voire au double sens (rue de Laeken, rue du Midi, bvd Lemonnier, etc).

Cela étant, mis à part les figures charismatiques (absentes), l’action politique directe (manquante) ou indirecte (peu efficace) et la Justice (saisie), existe-t-il une option non encore exploitée par les commerçants de Bruxelles ?

Nous pensons que oui…

Mais, s’il fallait aujourd’hui répondre à la question Où vont les commerçants du centre-ville de Bruxelles, nous dirions qu’à un terme de cinq ans, leurs perspectives ne sont guère brillantes, à moins de se situer près de la Grand-Place et de s’adresser aux touristes, lesquels reviendront bien un jour à condition qu’il n’y ait plus d’autres attentats terroristes.

  1. Nous ne parlerons guère des habitants du Pentagone, qui — à l’exception notable de quelques personnages inspirés — ne représentent pas une population mobilisable, contrairement à celle des Marolles en 1969 : les actuels habitants de Bruxelles proches du piétonnier sont certes indisposés par le bruit (et les gaz d’échappement sur le mini-ring), mais ils ne risquent toutefois pas de se retrouver à la rue.
  2. Et non une intention !
  3. 80% des espaces commerciaux sur le piétonnier, selon Hamza Fassi-Fihri in La Capitale du 9 juin 2016
  4. Les autres plient bagage…
  5. Curieusement, Jacques Van der Biest a laissé, du combat qu’il livra en 1969, plus de traces télévisuelles que purement photographiques.
  6. L’association de M. Berlinblau n’a, à notre avis, pas suffisamment ciblé Yvan Mayeur et son parti, le PS.
  7. Ce groupe a peut-être commis l’erreur de refuser toute forme de « pub » en faveur de ses membres.

4 réflexions au sujet de « Où vont les commerçants de Bruxelles-Ville ? »

Les commentaires sont fermés.