Piétonnier géant de Bruxelles : une pièce du puzzle manque…

Nous avons déjà fait cet exercice, mais nous tenons à le refaire.

Tout le monde s’accordera pour dire que le haut de la ville accueille le commerce de luxe au boulevard de Waterloo, et que le boulevard de la Toison d’Or et ses nombreuses galeries contiennent le commerce moyen à haut de gamme, avec le nouvel Apple Store pour enseigne phare.

Perpendiculairement à ces deux boulevards, le goulet de l’avenue Louise, puis dans une moindre mesure le premier tiers de l’avenue Louise, fourmillent de commerces de luxe (ou de moyen de gamme).

Ensuite, la chaussée d’Ixelles contient de nombreux commerces de moyen à bas de gamme.

Le tout s’articule autour du grand parking Deux Portes (938 places) et de l’Interparking avenue Louise.

Dans le quartier du Sablon1 et des Marolles, on trouve essentiellement des antiquaires et des pâtisseries (parking Poelaert).

A côté de cela, existent en périphérie des centre commerciaux qui se sont développés progressivement, comme le Fort-Jaco ou Waterloo (y compris Joli-Bois et au-delà), et d’autres qui ont fait l’objet d’une planification pure et dure (Basilix, Westland Shopping, Wolu Shopping, etc.).

Si l’on veut aller plus loin — et ils sont de plus en plus nombreux à le faire — il y a l’Esplanade à Louvain-la-Neuve (avec son immense parking) et même… Anvers !

Dans un futur proche, nous aurons en outre Docks (canal), Néo (Heysel) et même Uplace à Machelen, en région flamande… avec à chaque fois d’immenses parkings.

Pour revenir à Bruxelles et à son centre-ville, la rue Neuve est depuis toujours la « rue commerçante » par excellence avec son City2 et sa Galeria Inno renfermant le MediaMarkt : c’est la rue des « chaînes » internationales du prêt-à-porter (H&M, Zara, Esprit, etc.) et des boutiques de smartphones.

Les alentours de la Grand-Place sont très fortement orientés vers le tourisme ou la bijouterie : Ilot Sacré et ses innombrables restaurants, rue au Beurre, rue de l’Etuve jusqu’à Manneken Pis, rue des Fripiers…

Pelicaen rue de l'Etuve ou le commerce interdit aux Belges
Pelicaen « Belgian Chocolates » au 22B rue de l’Etuve : le commerce interdit aux Belges

Reste… tout le reste, à savoir : deux quartiers qui « revivent » littéralement : Dansaert et Sainte-Catherine2 et puis un nombre important de rues dont il faut bien dire qu’à quelques exceptions près, elles cherchent encore leur voie…

Les grands boulevards Anspach, Lemonnier et Max sont devenus quelconques ; le boulevard Lemonnier et l’avenue de Stalingrad sont carrément devenus orientaux ou maghrébins.

Boulevard Anspach : qui pourrait croire que les prestigieuses Galeries Lafayette s'installeront un jour sur cette voirie absolument quelconque ?
Boulevard Anspach : qui pourrait croire que les prestigieuses Galeries Lafayette s’installeront un jour sur cette voirie absolument quelconque et même misérable ?

C’est encore et toujours le fast-food et le night shop qui y font florès.

La longue rue du Midi — anciennement rue des philatélistes — constitue le pendant sud de la rue Neuve et présente un aspect quelque peu abandonné.

Ville morte 13
La rue du Midi prolonge la rue des Fripiers et débute derrière la Bourse : il y règne une profonde désolation… c’est ici que Michel WAJSBORT tient son commerce de montres d’occasion, et l’on comprend mieux son ressentiment à l’encontre de Yvan Mayeur

Alors que faire ?

Il est possible d’énumérer une longue liste de choses que l’on ne peut pas raisonnablement faire, puis de tenter de trouver la solution en procédant par élimination.

Ce qu’il ne faut pas faire :

  • créer un centre commercial classique (redondant et ne tient pas compte des touristes)
  • créer une seconde rue Neuve « à chaînes » (existe déjà juste à côté…)
  • implanter des commerces de luxe (créneau déjà occupé par le boulevard de Waterloo et le goulet de l’avenue Louise)
  • créer un espace commercial essentiellement orienté vers le touriste (zone géographique beaucoup trop grande, l’actuelle est suffisante moyennant une petite extension vers Anspach, entre Brouckère et la Bourse éventuellement)
  • créer une zone de commerces spécialisés, p.ex philatélie, bandagistes, BD (la rue du Midi est déjà suffisante pour cela)

Par « élimination », nous ne voyons pas très bien ce qu’il reste : le problème — et le CDH l’a fort bien souligné — est que la zone dans et autour du piétonnier est beaucoup trop grande !

Nous avions proposé en son temps de créer un « parcours touristique » cheminant de petit piétonnier en petit piétonnier, chaque fois axé sur un lieu culturellement intéressant et entouré de commerces adaptés, mais la Ville de Bruxelles a au contraire retenu l’idée d’un très vaste piétonnier d’un seul tenant3 (50 hectares !).

Ce « piétonnier géant » est non seulement trop grand commercialement parlant, il crée aussi deux victimes collatérales : le trafic automobile qui ne passe plus (avec ses clients aisés) et les habitants qui doivent supporter la saleté, l’insécurité et le bruit émanant d’un aussi vaste espace « vide » au centre d’une grande ville.

Place de Brouckère : d'une imbuvable laideur
La place de Brouckère est devenue d’une insoutenable laideur… nous ne sommes vraiment plus au temps où Bruxelles bruxellait !

De larges espaces centraux dépourvus de commerces et d’habitations — et même de toute construction — existent dans certaines mégapoles comme New York (Central Park) ou Londres (Hyde Park)… mais évidemment, la police y est autrement plus efficace qu’à « BXL » !

La Ville de Bruxelles compte aussi — se basant sur le modèle très réussi des Plaisirs d’Hiver — donner dans « l’événementiel ».

A nouveau, la taille de la zone considérée est beaucoup trop grande : l’événementiel ne dépassera jamais le trajet Grand-Place – place de Brouckère – Bourse, qui ne représente qu’un petit quart de la zone piétonne.

En résumé :

  • la zone piétonne et parapiétonne est beaucoup trop grande (et sa densité culturelle peu importante)
  • elle perturbe les riverains et fait fuir les visiteurs par sa saleté, sa dangerosité et son bruit
  • elle entrave fortement l’accès aux automobilistes et aux camions ou camionnettes des livreurs et nous ne pensons pas que trois ou quatre nouveaux parkings souterrains vont remédier à cet état de choses — au contraire, leur creusement va bloquer toute forme de circulation
  • tous les créneaux commerciaux sont déjà occupés à proximité (à l’exception de commerces très spécialisés)
  • les travaux du piétonnier (pose des pierres bleues de façade à façade, etc.) va encore entraver davantage la circulation et les livraisons
  • les habitudes des Bruxellois aisés ont déjà changé et les travaux prévus les repousseront encore davantage vers d’autres centres commerciaux
  • le flux de touristes visitant la Grand-Place n’est pas suffisant pour « irriguer » une aussi grande zone ; leur pouvoir d’achat est en outre discutable (touristes chinois, p.ex)
  • le risque existe que si des commerces (ou des habitations) ne s’implantent pas à bref délai après les travaux du piétonnier, celui-ci devienne une zone à haut niveau de criminalité et marginalité (c’est déjà actuellement la cas…).

CONCLUSION

Tel qu’il est evisagé par la Ville de Bruxelles, le « piétonnier géant » semble conduire tout droit à l’échec à l’horizon 2018.

Il ne peut connaître le succès que dans le triangle Bourse – de Brouckère – Grand-Place.

Un exemple de "mayeurisation" : la rue Borgval... pourtant en plein centre historique, juste en face de l'AB (Ancienne Belgique)
Un exemple de « mayeurisation » : la rue Borgval… pourtant en plein centre historique, juste en face de l’AB (Ancienne Belgique) : les « bites » seront prochainement enlevées, mais les clients sont déjà partis en même temps que les automobiles… Axel NEEFS y tient son Café Central (non visible sur la photographie) : on comprend son ressentiment !

Ce triangle est trop petit pour que l’on puisse parler de « disneylandisation  » ou de « barcelonisation » de Bruxelles ; en revanche, s’agissant de l’ensemble du projet, on commence (après à peine trois mois et demi) à parler de « detroitisation »… voire de « mayeurisation »4.

Il eût été plus intelligent de créer un grand axe commercial Grand-Place – Sainte Catherine, dans le prolongement de l’axe Sablon – Grand-Place5.

La seule façon de « sauver les meubles » sera de convertir l’immobilier de commerce en habitat et éventuellement de rouvrir l’axe Rogier-Midi.

Mais d’ici là, que de drames humains en perspective !

En ce qui concerne la spéculation immobilière, nous espérons que M. Mayeur ne s’est pas entendu avec des Chinois ou autres promoteurs pour leur vendre à vil prix le centre de Bruxelles, MAIS il faut reconnaître que c’est sans doute ce qui se passera de facto.

Inaccessibles en voiture (et même en transport en commun !), situés dans une zone à l’image extrêmement négative, concurrencés par un nombre toujours croissant de centres commerciaux plus ou moins périphérques, embourbés dans d’interminables travaux de Sibelga puis du piétonnier proprement dit : nous ne voyons guère d’espoir pour les commerces hors HORECA situés au-delà du triangle Grand-Place – de Brouckère – Bourse.

La « pièce du puzzle » manquante est donc inexistante, matériellement du moins… elle s’appelle incompétence et amateurisme des autorités de la Ville, Yvan Mayeur en tête.

Ce magasin se situe au tout début de la rue du Midi, près de la Bourse... il semble tout droit sorti des années 50
Ce magasin de vêtements se situe au début de la rue du Midi, près de la Bourse : il semble tout droit sorti des années 50 !

Une tout autre question est de savoir si les commerces de l’hypercentre auraient survécu longtemps à la situation d’avant le 29 juin 2015… peut-être ont-ils seulement échangé une mort lente contre une mort rapide…

  1. Curieusement, la place du Grand Sablon est littéralement truffée de voitures causant un préjudice esthétique important au site, tandis que 500 mètres plus bas, Mayeur a banni les automobiles des grands boulevards percés pour elles !
  2. Mais qui connaissent bien des difficultés depuis le piétonnier
  3. On pourrait y installer un jardin zoologique, comme à Anvers, ou un parc
  4. La « mayeurisation » se définira sans doute un jour comme étant la paupérisation brutale d’un centre-ville suite à une décision absurde
  5. C’est très exactement l’espace réservé aux Plaisirs d’Hiver

3 thoughts on “Piétonnier géant de Bruxelles : une pièce du puzzle manque…”

  1. Comment transformer un désastre urbanistique en événement ?

    Au croisement du boulevard d’Ypres et du quai du Commerce se trouvait une part de trottoir dénivelée au point que toute l’année, cette part de trottoir dénommée par les riverains « Place de la Flaque » était devenue un rêve pour les moustiques qui s’y reproduisaient à cœur joie. On aurait pu croire que le réflexe premier de la Ville eût été de réparer cette voirie, en sorte qu’elle cesse d’être un nid à moustiques. Au lieu de quoi, cet endroit nauséabond se vit attribuer un nom : Porte du Rivage. Voilà qui n’en doutons pas arrangera tout !

    http://www.bruxelles.be/artdet.cfm?id=8785

  2. J’aime bien l’humour décalé belge d’Alain B.
    L’article est excellent – et il impose une série de questions:
    1) Les contrats avec les producteurs de pierre bleue et autres pièces de mobilier urbain sont-ils déjà signés?
    2) Les bureaux ayant rédigé les soi-disant études d’incidences , qui travaillent depuis des décennies avec la ville de Bxl, sont-ils déjà payés?
    3) Des accords sont-ils déjà passés avec les grandes enseignes en vue de leur implantation? Et avec les rois de l’événementiel?
    (Si c’est comme la grand-roue de Paris, qui tourne à vide au-dessus de voies routières et ferroviaires depuis des semaines, ça promet)
    4) La ville de Bxl (VDB) a-t-elle l’obligation statutaire de rendre des comptes à la population sur
    – l’affectation et la gestion du patrimoine en régie foncière
    – les conditions d’octroi de marchés publics
    5) A qui doit-elle rendre compte?

    6) Pourquoi la VDB ne pourrait-elle pas modifier ce piétonnier, dans son tracé et dans son étendue ?

    Quelques feux de circulation sur le Bd Max/Anspach, et le tour n’est-il pas joué? Avec applaudissements reconnaissants des habitants, usagers et commerçants

  3. adressé au ministre picqué
    sir
    commencez par donner l’exemple de « décumul » dès aujourd’hui
    vous avez laissé votre « collègue » mayeur détruire notre capitale pompeusement dite de l’Europe, on ne vous a pas vu chez nos commerçants en faillite, vous avez les avez ignorés (hôtel métropole a vendre etc….)
    je vous remercie pour votre gestion monsieur le ministre.
    bien a vous !!!
    Stéphane Petit *:-& Malade

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